Marianne Vieulès est née en 1993 à Pertuis. Elle vit et travaille aujourd’hui à Bordeaux après avoir grandi à Castelnau-le-Lez. Après des études à l’Ecole Européenne Supérieure de l’Image de Poitiers et à l’université Concordia de Montréal en Arts numériques, elle développe une pratique multimédia qui mêle Arts, Sciences et Narration pour raconter des histoires, en construire de nouvelles, réunir et produire des formes qui en sont les preuves. Inspirée par l’écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith, elle rassemble des éléments déjà existants pour créer de nouveaux récits où peuvent se côtoyer Pop culture, cinéma, poésie et science-fiction, et invite les visiteurses de son exposition à inventer elles et eux aussi des histoires pendant leur visite et, peut-être après. Au-delà de la trame narrative de cette exposition, Marianne Vieulès s’intéresse aux concepts de potentiel, à l’invisible, à l’absence et au vide, et cherche à leur conférer une matérialité.
Dans le cadre de son exposition, l’artiste présente des œuvres qu’elle a produites de 2015 à aujourd’hui, et propose aussi la première pièce d’une série d’installations vidéo réalisées en résidence à la Galerie Prévert, série intitulée Seules les plus brillantes, qui donne son titre à l’ensemble. À partir de la définition « d’étoile invitée », l’apparition éphémère d’un nouvel astre dans le ciel, et de ses recherches sur l’histoire des femmes qui ont cartographié le ciel pendant un siècle sans être entrées dans l’Histoire, l’artiste réfléchit à la fragilité d’une idée, d’une carrière et d’une œuvre, et les rapproche de la brièveté d’une comète.
L’exposition se prête à de multiples lectures. D’abord, d’un point de vue théorique, les pièces sont toutes porteuses d’histoires. Elles vont au-delà de leurs « physicalités » et renvoient à leur tour à d’autres objets, d’autres idées, d’autres paysages, d’autres réalités potentielles. Et puis, les œuvres peuvent également être vues comme les éléments d’un film de science-fiction interstellaire.
Seules les plus brillantes prend racine dans l’étude du projet « Cartes du ciel », qui s’est étendu de 1887 à 1970 : une vaste démarche scientifique partagée par seize observatoires dans le monde et visant à cartographier le ciel. À partir de plaques photographiques, des centaines de femmes ont travaillé à calculer le positionnement de millions d’étoiles dans un total anonymat. Intriguée par le constat de l’invisibilisation de ces scientifiques, Marianne Vieulès imagine une réalité alternative dans laquelle elles auraient décidé de partir dans l’espace en vue de poursuivre leur mission première en s’éloignant à l’infini de la Terre, de leur culture et de leur mémoire jusqu’à la rupture. Le visiteur voit ici le premier épisode d’une série. Trois personnages y décrivent en chorale un objet tout à fait banal pour nous car venu de notre époque, mais qui leur est inconnu. Dans les prochains épisodes, elles échangeront sur de nouveaux objets et apporteront plus d’indices quant à la période de leur mission et leur localisation. Les dialogues sont générés par une Intelligence Artificielle, les images aussi, d’où une inquiétante étrangeté.
Partant du postulat que les trois scientifiques sont les personnages principaux de l’aventure, Margaret, la photographie d’archive de Margaret Hamilton (1936) posant à côté de son programme informatique qui a permis l’alunissage d’Apollo 11 (1969), semble être l’ingénieure de la mission. Do the Androids Cry Gin Tonic ?, la fontaine à l’effigie du droïde C3PO de Star Wars, et You Are an Astronaut, le programme informatique générateur de poèmes, pourraient être leurs droïdes. It Came from Outer Space, les météorites, et De par sa situation géographique le ciel est souvent appelé la planète, les paysages générés par Intelligence Artificielle figurent le paysage spatial ; le rôle de l’extraterrestre est tenu par E.T. the extraterrestrial, la cartouche du jeu vidéo ATARI, considéré comme le pire jeu vidéo de l’Histoire, enterrée dans le désert du Nouveau Mexique, puis déterrée pour cause de pollution, et acquise par l’artiste. Thirteen Billion Light Years, le site internet trou noir, pourrait être la destination de l’expédition. Le Bouclier thermique de collection, sculpture murale imitant un bouclier thermique de protection de fusée, est ici destiné à protéger les œuvres en cas d’hypervitesse, et I’ve Waited Years, le programme informatique aux heures des autres planètes, sont des instruments de voyage. Les livres d’artiste, Wikipédia Collection, qui rassemblent les pages Wikipédia consultées lors des recherches de l’artiste, seraient-ils le manuel d’utilisation du vaisseau ? De l’exposition ? S’ajoutent des pièces mystérieuses, qui informent, peut-être, sur les raisons de cette étrange mission spatiale : Something Seemed Wrong about Dreaming My Life Away, une série de poteries gravées de croquis par l’artiste qui concrétisent des idées d’œuvres en devenir ou irréalisables, ainsi que Lost Artworks, série de peintures à l’huile dont les œuvres originales ont disparu. L’artiste en a fait reproduire les photographies d’identification de la base de données d’Interpol par Ms Lizi, une peintre chinoise du quartier de Shenzhen en Chine, quartier connu pour abriter des centaines de copistes de tableaux anciens, afin de les faire revivre via leur translation d’un média à un autre.
Cette constellation d’œuvres laisse aussi toute liberté auà la visiteurse : il ou elle peut choisir d’interpréter les liens entre les œuvres, ou bien tenter de deviner la nature du mystérieux objet au centre de l’échange des scientifiques, imaginer… Si les figures féminines se sont évanouies dans l’Histoire, si les connaissances et les oeuvres ont disparu, ressuscitons-les ; si elles n’existent pas, alors inventons-les !
Texte de présentation de l’exposition Seules les plus brillantes, Galerie Jacques Prévert, Mauguio, 2025