Salomé II

Laurie Charles, 2014

Texte narratif qui accompagne l’œuvre Salomé II (2014) de Lou-Andréa Lassalle Villaroya et Benjamin Chavigner, et à partir duquel la bande sonore de la performance Le Festin II (2017) a été produite.

 

Maxime passe moi la bouteille.
Les gars, je reviens. Maxime est parti dans un des boyaux du labyrinthe gelé, et on a attendu.
Je me demandais ce que les gars pensaient de moi, si on formait toujours une bonne équipe. J’avais les doigts gelés, craquelures bleues sur le bout, les jambes en bâtons de glace. J’ai regardé autour de moi un instant. Les flaques de boues luisaient sous la lune, vitres teintées, les fentes sifflaient avec le vent, les feuilles éternuaient entre elles, carillons gothiques d’automnes. J’ai vu mon image réfléchie dans l’eau, et j’ai craché dessus. J’avais de la boue qui collaient à mes baskets, épaisse, croûte molle et dure à l’extérieur, j’avançais difficilement sur le bitume avec mes pieds lourds. Je me suis demandé si tout ça n’était pas qu’un plateau de jeu géant. J’ai eu l’impression de me sentir poussé par derrière, qu’on tentait de m’orienter dans une direction qui n’était pas celle de mon choix. J’ai rentré ma main dans un buisson, et j’ai frissonné de plaisir et de dégoût. Mes mains étaient griffées de bonheur, petites gouttelettes de sang. Quelques larmes écarlates sur le béton. Quelques traces de vie sur la pierre morte. J’ai rentré ma main dans mon caleçon, j’avais tellement froid. J’ai remarqué cette petite fontaine. Dans le halo des projecteurs elle scintillait, spectrale, majestueuse. Je m’avançais : pour la toucher et lui parler. Je siégeais à un repas, des amis de mes parents, ces moments de sociabilité forcée qui développe mes migrations oniriques. Ils vont parler de moi en me caressant les cheveux et Christine me serrera contre ses seins en me donnant tout son amour. Prétextant une nausée violente j’ai couru au jardin, traînassé sur les bords de piscine, contourné les parterres fleuris et le cimetière des chats. Je me suis couché dans l’herbe mouillée et m’y suis enfoncé.
Epilogue.

Benjamin, passe moi la bouteille.
Les gars, vous entendez ? Marie, celle qui entendait des voix. Marie elle entendait toujours des voix. Non.
Les gars, j’entend des cris étouffés. Silence. Marie, rend moi la bouteille, je crois que tu as trop bu.
L’autre jour, je marche vers les étangs : la zone noire, au bout de la ville, la zone interdite. Je passe les barrières, j’escalade le mur. Il m’apparut alors un véritable tableau de chasse à l’anglaise que quelqu’un avait remué dans du bourbon, rêves alcoolisés. Le chasseur portait son chien criblé de balles sur l’épaule, et sa tête sans vie se balançait dans le vide déversant des coulées de sang derrière lui, lentement, au fur et à mesure qu’il avançait vers l’horizon. Derrière lui se trouvait un faon, la bouche ouverte, il buvait le sang goutte à goutte au rythme de leur cheminement.
Les codes de la réalité se brouillent parfois. Quelqu’un veut nous dire quelque chose. Marie, c’est ton esprit qui crie. Enlève ta culotte et danse un peu pour nous je suis sur que tu n’entendras plus rien.
J’ai regardé ces deux types, j’aimais bien qu’ils répètent mon nom, je me sentais vibrer.
Tout était humide, et froid. Exotisme nordiste. La vapeur des casseroles, les pâtes écrasées sur les fenêtres, buée, doigts qui frottent les murs, les traces de baves collantes sur ton visage.
J’appuie ma main sur le béton, la terre tremble légèrement, les herbes dansent aussi. Elles se tordent dans tous les sens, elles sont grandes, elles sont belles, elles ont peur. J’ai envie de ramper vers toi.

J’entends des voix lointaines, des voix masculines tournant dans l’air en tourbillons séquencés. J’ai cet âcre goût de sang dans la bouche et je peux à peine respirer. Mes narines sont remplies d’une boue rigide qui m’érode les parois et me brûle la gorge. Je ne sais pas où je suis. Tout est plat devant moi, j’observe les quelques gravats à coté de ma main raide avant de réaliser que je suis allongée sur le sol. J’entends à nouveau des ricanements suspendus. Mais je ne vois personne.
La boue noire s’est subitement mise à glisser vers le centre de la flaque. Elle s’est compactée en une boule difforme qui grossissait lentement. Le son étouffé des bulles qui éclataient, viscosité obscène, et ce sifflement perçant. La sphère fangeuse s’éleva vers le ciel jusqu’à former une montagne au pied de l’arche éclairée.
Brusquement la mutation s’est arrêtée. On avait la peau tendue, lissée par le vent, de légers frissons nous parcouraient l’échine. Mais on restait là, alignés. Nous trois, dans les rayons de lumière créant des halos sur les contours de nos corps, nous irradiant le visage, sur la scène du crime, prêt à affronter à mains nues l’étrangère matière. Les yeux grands ouverts, on s’est donné la main et avancé tous les trois vers la montagne gluante. Ça sentait le souffre. Il en émanait une fumée vaporeuse on la devinait brûlante, pleine de vie. Elle suintait par fines taches humectées luisant sous la lune. Elle venait de naître devant nous, et nous ne savions pas comment l’accueillir.
Marie ? Non mais regarde toi. Statue de terre sèche aux yeux vitreux.
Vous l’avez vu ? Marie voit des choses. Le gâteau de cendre, la gélatine des catacombes.
On s’est encore approché, lentement, les pieds coordonnés pour ne pas rompre l’ordre des choses. Il faisait plus tiède à son approche, il faisait plus chaud, on s’est presque senti bien.
Le téléphone d’Allan a sonné.
- On ne peut pas ce soir, non.
- Je ferme la liste d’attente.
- Prochaine réunion.
J’avais maintenant la tête dans la coupole, et ma bouche déféquait une purée d’airelle. J’ai remarqué que mon corps avait disparu. Je me suis mis à rire par secousses et à déglutir bruyamment. Le bassin se remplissait de myrtille et était secoué par les vibrations de mon ricanement indomptable. La pierre s’est soudain fissurée, elle s’est ridée rapidement, les moisissures du temps on englouti le béton.

Marie le nez encore plein de boue, cherchant à se rincer, marche juqu’au long bassin que surplombent les panneaux lumineux qui s’y reflètent. Alors qu’elle s’agenouille pour se laver, son reflet s’intègre à celui de l’homme et sa tête se met à saigner dans l’eau. Son reflet s’y distord alors.
Evanescence, détachement, flottement, absorption, dilution.
Il se répand dans l’entièreté du bassin en vibrant doucement. Ses organes sont devenus des vagues se mouvant. _ Elle sent soudainement sa tête lui cogner. Il y a des perles dans sa gorge, des néons dans ses pupilles, les vaguelettes deviennent plus fortes et les morceaux de son visage sont fouettés les uns contre les autres aux rebords coupants du bassin. Sa face est subitement aspirée vers le fond, et les lambeaux se déposent sur le sol devenus les tessons d’un puzzle humain de céramique émaillée. Son portrait, comme une statue brisée au regard d’émeraude pointant vers le ciel.
Elle reste là un moment avant d’entreprendre enfin de rejoindre les deux autres. Ces petits hommes ne savent rien faire sans moi, pense t’elle. Je suis à peine une femme et je suis déjà leur mère.
Le ciel est devenu très noir, les nuages sont chargés de colère, l’orage caché attend pour exploser. Il est là vagabondant comme un présage, tension électrique, voûte céleste menaçante.
Serrons-nous, j’ai trop froid les gars, j’ai le nez qui coule de la glaise et les oreilles remplies de bronze.
Serrez-moi fort tous les deux.
Et puis j’ai eu cette vision : les deux garçons avaient la figure blanche, farineuse, les yeux cerclés de violet, debout, immobiles en costard noir, trop grands pour eux, ne sachant pas comment se tenir avec ces accoutrements d’adulte. Ils se tenaient tous les deux face à ma tombe. Le ciel éclairait la scène de son rose intense déteignant vers le parme à l’horizon. Ils restaient là, sans bouger, les bras ballant avec leurs bouts des doigts qui dépassaient de leur manches trop amples. La caméra a fait un demi cercle autour d’eux tout en s’élevant progressivement. On les voyait maintenant de derrière, deux formes noires et statiques, la caméra est montée vers le ciel, passant au travers des nuages, et l’image s’est finalement floutée jusqu’à devenir blanche.
Le réalisateur avait voulu finir sur une image du paradis et le blanc, expliquait-il aux journalistes dans une interview, est ce qui s’en approchait le plus.
Si on faisait un bain de minuit ? demande Alan. Alan, toujours dans cet interstice entre deux mondes. Alan qui avait la particularité de ne jamais se demander si ce qu’il avançait pouvait avoir des répercutions réelles, ou si ce n’était qu’un décalage du à son incapacité d’adaptation à la brutalité du quotidien.
Alan, il fait glacial, on arrive déjà pas à se réchauffer en se serrant, vient contre nous, qu’est-ce que tu regardes ? Alan ? … Alan ?

J’entends sa voix guillerette, encore une petite fille.
Je n’ai jamais eu de l’affection pour elle. Cette petite trainée. Elle croit qu’elle peut nous avoir avec ses airs de fille abandonnée.
J’ai jamais eu de pitié pour personne. Tu n’as qu’à réchauffer ton petit cul contre Benjamin il a toujours aimé ça. _ Ce type n’a aucun idéal, c’est un jeune traîne-savate, qui se prend pour un esthète des bas-fonds alors que c’est juste un enfant gâté. J’ai vu sa mère une fois en peignoir de velours rouge, lui apporter son déjeuner sur un plateau d’argent, elle l’avait déposé délicatement sur son lit. On aurait dit que tout était faux, tant le chocolat chaud produisait une fumée régulière, la confiture de fraise était d’un rouge luisant, le pain parfaitement rectangulaire juste grillé à point, et le jus d’orange avec ses glaçons flottant en cadence, la pulpe légèrement déposée sur le bord avec une fine couche de sucre et sa paille verte fluo.
Tout était plastifié dans ce décorum de film recolorisé, lui même était le stéréotype parfait de l’acteur sans substance au sourire coincé exhibant des dents trop blanches. Il était toujours tiré à quatre épingles, la mèche bien lissée sur le dessus et les cotés bien rasé, arborant un jean toujours bien bleu, sa chemise à carreaux bien repassée par maman et ses petites chaussures noires cirées de bon écolier.
Tes chaussures sont pleines de boues Benjamin.
Occupe toi de tes baskets Alan.
Le téléphone d’Alan s’est remis à sonner.
- Je pourrais pas Steph.
- Tu sais ce qu’on dit Alan, « à l’équinoxe, le Soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest ».
- Je sais Steph, je ne suis pas chez moi, je te rappelle.
- Le temps presse.
Le vent s’est mis à souffler par bourrasques ténues, venant secouer la montagne visqueuse. Elle ondulait comme une gelée sur un plateau porté par une jeune serveuse tremblante en fin de soirée.
Iridescente, avec les spots, nuancée de pourpre, abîmée de vert.

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